Publié le 2019-10-14 | Le Nouvelliste « Est-ce que les banques financent l’économie ? », cette question du professeur Thomas Kigabo, économiste en chef de la Banque nationale du Rwanda, en visite en Haïti sur invitation de la Banque de la République d’Haïti (BRH), a été l’élément déclencheur d’un débat passionnant entre l’intéressé et des responsables des institutions financières et bancaires, des économistes et cadres de la BRH venus assister à sa conférence prononcée, le jeudi 10 octobre 2019 à l’Hôtel Montana, autour du thème « Recherche, Analyse économique, Modélisation, et Mécanismes de transmission monétaire – Expérience du Rwanda ».  

« Pour avoir une politique monétaire efficace, il faut avoir un système bancaire compétitif qui travaille, qui finance l’économie […] On n’a jamais créé une banque commerciale pour être stable mais pour financer l’économie, pour faire l’intermédiation financière, c’est tout », a tranché l’économiste rwandais assurant que la façon dont les banques commerciales financent l’économie détermine la capacité d’une banque centrale à contrer l’inflation.  

« Collecter des dépôts, utiliser ces dépôts pour financer l’économie …, si vous ne faites pas cela vous n’êtes pas une banque commerciale », a poursuivi le professeur Kigabo tout en prenant le soin d’apporter un bémol : le secteur réel doit aussi être attractif pour que les banques commerciales puissent donner du crédit.

Des propos qui ont fait tiquer l’économiste Pierre Marie Boisson dans l’assistance qui, du haut de ses 28 ans d’expérience comme économiste à la Sogebank, a alerté sur le principal danger pour les banques commerciales de faire du crédit en Haïti : elles sont obligées bien malgré elles de financer l’économie avec toutes ses faiblesses et toutes ses tares.

« Quand elle finance l’économie, une banque doit faire très attention pour ne pas financer un rêve », a objecté l’économiste Boisson rappelant que l’économie haïtienne aujourd’hui est tournée vers le commerce et, parce qu’elle n’est pas compétitive, elle a énormément de difficultés à créer des activités qui vont faire gagner de l’argent aux banques commerciales.

Impassible, le Dr Thomas Kigabo a rétorqué qu’il ne saurait avoir de transmission de politique monétaire sans que le système bancaire ne finance l’économie. « Autrement, cela ne peut pas marcher », a-t-il souligné insistant sur le fait qu’aucun secteur seul ne peut marcher quand les autres ne marchent pas, au moins de manière acceptable.

« Le système financier doit être vu dans son ensemble : les banques, le marché financier mais aussi l’économie elle-même qui est demandeuse de l’argent », a prescrit le Dr Kigabo rappelant à l’assistance qu’il est du devoir de l’économie de soumettre des projets bancables avec des risques raisonnables.

À en croire l’économiste Etzer Emile, avec une économie dysfonctionnelle, non concurrentielle et à forte dominance importation, sans une harmonisation des politiques publiques, à savoir budgétaire, commerciale et monétaire, les mesures de la BRH au niveau monétaire pour booster la croissance n’auront jamais les effets souhaités sur le crédit ou encore sur certaines catégories de crédit.

Trois ans de politique monétaire relativement expansionniste de la Banque centrale, entre 2011 et 2014, a rappelé Etzer Emile, ont fait augmenter le crédit privé d’environ 69%, ce qui a renforcé beaucoup plus la dépendance de l’économie vis-à-vis de l’importation.

A la question de l’économiste haïtien sur comment le Rwanda a fait pour harmoniser ces politiques tout en orientant le crédit vers des secteurs porteurs, encadrés au niveau budgétaire et commercial, son homologue rwandais a brandi l’importance de l’interdépendance des secteurs.

« Il ne faut jamais espérer que la banque centrale peut résoudre tous les problèmes », a affirmé le professeur Kigabo précisant qu’une croissance économique soutenable réunit les éléments comme le capital, le travail, la technologie, les politiques économiques, y compris la politique monétaire.

 « Au fur et à mesure que les facteurs nécessaires se mettent en place, je suis sûr que les résultats escomptés de la politique monétaire vont être plus visibles », a soutenu le rwandais notant au passage qu’appuyer le processus de la création des facteurs de la croissance économique va au-delà du mandat classique des banques centrales.

Le professeur Thomas Kigabo se référait donc à l’agenda pro croissance de la BRH qu’il assimile à une « innovation en termes de politique monétaire avec une composante de développement » qu’il ramène volontiers à Kigali pour exploitation.

« Il faut que les banques centrales arrivent à pousser les banques commerciales à financer des activités économiques qui ont un impact positif dans la réduction de la pauvreté, dans la création des emplois dans des termes qui ne détruisent pas la stabilité macroéconomique », a-t-il recommandé expliquant que la banque centrale ne peut pas continuer à gérer la politique monétaire pour contrôler l’inflation, le taux de change sans que l’économie réelle ne bouge.

Mais, comment demander aux banques commerciales de faire du crédit quand l’économie est prise en otage par la politique depuis pratiquement plus de 30 ans drainant son lot de troubles sociopolitiques répétitifs agissant sur les anticipations des différents acteurs économiques?

« Quand vous avez une économie prise en otage par la politique les banques commerciales, quelle que soit l’intervention, vont perdre de l’argent et la banque centrale se trouve dans l’obligation de limiter les dégâts, en particulier ceux liés au taux de change mais aussi à la question de l’inflation », a tempéré l’économiste Enomy Germain signalant au conférencier que l’environnement au Rwanda, où règne depuis le génocide la stabilité politique, est différent de celui d’Haïti.

Par ailleurs, le seul point commun à relever entre Haïti et le Rwanda durant ces deux heures d’échanges environ est sans doute le sous-financement du secteur agricole qui, selon l’expert africain, contribue à presque 30% des revenus dans son pays et bénéficie de 2% du crédit total.

Afin de pallier cette situation, le gouvernement rwandais est en train de développer une assurance et aussi un système d’irrigation pour permettre aux banques commerciales d’être confortables pour octroyer du crédit.

Pour le reste, s’enorgueillit Thomas Kigabo, le crédit au secteur privé représente plus de 30% du PIB rwandais et, durant les trois dernières années, la croissance du crédit au secteur privé par les 16 banques commerciales rwandaises oscillait autour de 30% chaque année. Au Rwanda, c’est aussi une croissance de 8% au moins pour les 15  dernières années.

Patrick Saint-Pré

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