Publié le 2019-10-15 | Le Nouvelliste « Il serait irresponsable de ma part si je devais aujourd’hui signer la lettre de ma démission et laisser ainsi le système se régénérer… », a déclaré le président de la République mardi au Palais national après cinq semaines de paralysie des activités dans le pays. Lors d’une de ses très rares conférence de presse, Jovenel Moïse a écarté toute possibilité de démissionner. Le président a encore une fois appelé au dialogue et a rendu le système responsable de la situation actuelle du pays. Le “système” que le président n’a ni décrit ni identifié a été la principale vedette de la prise de parole.

Alors que le pays est à feu et à sang, que toutes les activités sont paralysées, que tous les jours depuis plus d’un mois des milliers de gens gagnent les rues régulièrement pour exiger sa démission, le discours du président de la République n’a pas changé. C’est le système qui est le principal responsable de la situation actuelle du pays, a-t-il laissé entendre.

« Le système se régénère uniquement dans la transition », a avancé Jovenel Moïse dans cette conférence de presse pour tacler tous ceux qui exigent son départ. « Si voye ale, rache manyòk, retire pye pa w pou m mete pye pa m te ka chanje sistèm nan, Ayiti pa t ap kote li ye jodi a », a-t-il lancé.

« La Constitution est claire. La population m’a voté lors des dernières élections. La Constitution précise quand je dois quitter le pouvoir et comment le faire. Le pouvoir appartient au peuple et le peuple m’a donné le pouvoir à travers la Constitution.  Il y a des mécontentements, mon rôle c’est de parler avec la population qui est mon seul patron. À présent, je vais lui parler souvent… », a affirmé le président avant de déclarer : « Ce serait irresponsable de ma part si je devais aujourd’hui signer la lettre de ma démission et laisser le système se régénérer… »

Selon lui, la population ne réclame pas sa démission, mais des améliorations dans ses conditions de vie. Ce qu’il n’a pas pu donner depuis deux ans et huit mois.  Jovenel Moïse en a profité pour demander à la population quels bénéfices elle a tirés après les mouvements de protestation en 1986 contre le régime dictatorial des Duvalier et en 2004 contre Jean-Bertrand Aristide.

« Je dis à la population qui manifeste dans les rues que j’entends sa voix. Quand vous avez pris la décision de me voter en tant que président, vous vous attendiez à des changements dans votre vie. Je comprends qu’aujourd’hui les choses ne sont pas faciles, pour ne pas dire que cela devient plus difficile. Vous m’avez voté pour venir faire la guerre contre le système », a-t-il souligné.

« Le système est corsé, il a la capacité de se régénérer. Le système a des gardiens, des héritiers et des victimes. Le peuple est la victime du système », à en croire le président de la République.

Jovenel Moïse a fait savoir que le système favorise des prêts à 3% d’intérêt l’an pour une catégorie et 60% l’an pour une autre catégorie. « Les victimes ont des prêts à 60% alors que les gardiens et les héritiers du système bénéficient de prêts à 3% l’an », a dénoncé le président de la République sans avoir dit pas une fois qui sont les gardiens et les héritiers du système. Il a parlé d’un particulier qui bénéficie à lui seul de 30% du total des crédits à 3% d’intérêt l’an.

Selon Jovenel Moïse, pour ne pas créer davantage de tension au sein de la population, il dit s’être gardé de citer les noms des gardiens et des héritiers du système. « Mais suivez mon regard et vous comprendrez de qui je parle », a-t-il insinué.

Pour le président de la République, la situation actuelle du pays est le résultat de certaines décisions qu’il a prises contre le système comme la révocation de certains contrats. Il a cité à titre d’exemple le contrat pour l’entretien dans les centrales électriques de l’Etat qui a coûté au pays 107 millions de dollars. Ce contrat avait été signé par le précédent gouvernement Tèt kale. Jovenel Moïse dit avoir révoqué aussi un contrat de 220 millions de dollars sur 10 ans signé sous la transition pour la surveillance des frontières terrestres. Là encore, selon les informations obtenues par Le Nouvelliste ce sont les amis sous Michel Martelly du président Jovenel qui avaient négocié ce contrat. 

S’agissant du contrat pour la construction de l’aéroport de Port-au-Prince signé aussi sous la transition, Jovenel Moïse a fait savoir que l’État haïtien avait versé 43 millions de dollars comme avance. La compagnie a accepté de rembourser l’argent, a-t-il précisé. Le président n’a toutefois pas rappelé que ce sont les ministres Tèt kale qui avaient signé le contrat et le gouvernement Privert-Jean-Charles, dans le cadre de la continuité de l’Etat a payé la première tranche due. Sous la même administration le contrat avait été gelé après des pressions de la communauté internationale. 

Jovenel Moïse a évoqué aussi des contrats pour le curage des canaux d’irrigation dans le département de l’Artibonite, entre autres. Tout semble indiquer là aussi que les bénéficiaires étaient proches de Tèt kale sa famille politique. 

Selon le chef de l’Etat, toutes ces décisions lui ont valu la colère des bénéficiaires qui, a-t-il laissé comprendre, se liguent contre lui aujourd’hui. C’est dans le dialogue avec tous les secteurs qu’on peut changer le système et trouver une solution à la crise, a-t-il avancé avant de dire à la population que la situation du pays n’est pas si désespérée comme elle le croit.

Jovenel Moïse a reconnu que les attentes de la population ne sont pas comblées pendant les 2 ans et huit mois qu’il a déjà passé au pouvoir. « Les contestations sont réelles, je les comprends et j’en suis conscient », a-t-il affirmé, soulignant qu’il ne peut pas concrétiser seul ses nombreuses promesses de campagne. Comme s’il n’avait pas la majorité à la Chambre des députés et au Sénat, le président accuse les parlementaires d’avoir renvoyé le gouvernement de Jean Henry Céant alors que, a-t-il ajouté, il avait plusieurs projets en cours avec les bailleurs internationaux pour des milliards de dollars qui sont depuis lors bloqués. 

Intervenant sur la commission de dialogue qu’il a formée, Jovenel Moïse a souligné qu’il ne s’agit pas d’une commission de médiation. Il dit être au courant de la formation de toutes les commissions et des propositions de sortie de crise.

Pour ceux qui estiment qu’il n’a pas de légitimité pour diriger le pays, Jovenel Moïse leur a fait savoir qu’un président puise sa légitimité uniquement dans les élections.

Concernant la reprise des activités scolaires, Jovenel Moïse estime qu’il revient à la population, aux élites de s’unir. Il a souligné que le rôle de l’État est d’assurer la sécurité sans pouvoir donner de garantie sur la réouverture des établissements scolaires fermés depuis cinq semaines ni sur la reprise normale des activités dans le pays.

Des informations laissent croire que le chef de l’État a engagé les services d’une firme étrangère pour assurer sa sécurité. Il a souligné que non il n’a pas engagé de firme étrangère de sécurité, mais depuis toujours des firmes étrangères d’évaluation viennent évaluer la sécurité du président de la République comme c’est le cas aujourd’hui.

Au moment de la conférence de presse du président de la République mardi, on pouvait entendre beaucoup de détonations d’armes à feu dans les parages du Palais national.